Peer-review d’un article anonyme en Humanités énergétiques. Traduit par Tristan Loloum et Nathalie Ortar

Laura Watts

Traduction de Tristan Loloum et Nathalie Ortar

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Laura Watts, « Peer-review d’un article anonyme en Humanités énergétiques. Traduit par Tristan Loloum et Nathalie Ortar », Lectures anthropologiques [En ligne], 5 | 2019, mis en ligne le 24 décembre 2019, consulté le 10 août 2020. URL : https://www.lecturesanthropologiques.fr/712

Ce pastiche, initialement publié en anglais1 sur le carnet scientifique du réseau d’anthropologie de l’énergie (EAN) de l’Association européenne des anthropologues sociaux (EASA), utilise la forme du peer-reviewing (évaluation d’article scientifique par des pairs) pour formuler un certain nombre de recommandations quant à l’usage des mots, des concepts et plus généralement de la recherche en sciences humaines sur l’énergie.

Ce fut, comme toujours, un article des plus agréables à lire ; davantage de recherches sur les relations sociales, culturelles et matérielles avec l’énergie sont toujours bienvenues. J’ai toutefois quelques commentaires à faire aux rédacteurs en chef et aux auteur(e)s avant la publication.

Premièrement, j’ai parfois l’impression que l’auteur(e) est insuffisamment familier avec la langue de son terrain et de son lieu de recherche. Il existe une certaine confusion entre l’énergie (mesurée en joules), l’électricité (généralement mesurée en kilowattheures) et la puissance (mesurée en watts). Ces notions sont liées — et leurs relations sont importantes —, mais ne se confondent pas. Pour saisir les problèmes auxquels ingénieurs et politiques sont confrontés, il est essentiel de comprendre comment l’électricité est produite à partir de l’énergie (elle-même issue de ressources « naturelles »), comment elle est transmise par les différences de potentiel (ou tension) dans le réseau électrique, et comment elle est mesurée et calculée (en kilowattheures) par comptage et tarification. Il incombe à tout chercheur d’apprendre quelque chose du langage de son terrain et les systèmes énergétiques n’y font pas exception. L’énergie n’a rien d’un langage universel. Il existe des différences substantielles entre les systèmes énergétiques (photovoltaïque, charbon, nucléaire, éolien, marin, etc.), entre régions (les États-Unis comparés au Danemark, par exemple), et entre des communautés locales qui ne sont pas approvisionnées de la même façon par le réseau électrique. L’histoire et l’avenir des infrastructures de réseau et des politiques tarifaires sont très divers et, par conséquent, le pessimisme ou l’optimisme affiché par une région ne peut être généralisé en une tendance globale.

Deuxièmement, l’auteur(e) doit veiller à ne pas répéter les travaux antérieurs, mais plutôt se référer à une littérature qu’il pourrait considérer comme étant en dehors de sa discipline ou de sa bibliographie habituelle. Les études sociales, culturelles et matérielles sur l’énergie ont cours depuis de nombreuses décennies dans d’autres domaines, en particulier dans le champ des études des sciences et des techniques (STS), et il existe des chevauchements de longue date entre la géographie, l’anthropologie et les autres sciences humaines. Les Humanités énergétiques sont un domaine interdisciplinaire qui, d’après mon expérience, louvoient sur les mers de l’énergie.

On peut trouver dans la littérature quelques exemples susceptibles d’inspirer l’auteur(e) dans son argumentaire. L’ouvrage de Susan Leigh Star (1999), Ethnography of Infrastructures, est sans doute une ressource clé pour aborder l’étude des infrastructures comme relation sociale, technique et environnementale. Son approche est politique et porte sur le travail d’entretien ordinaire, invisible ou méconnu qui permet à une infrastructure de perdurer dans le temps.

L’auteur(e) pourrait également s’inspirer des travaux d’Ashley Carse (2012) sur le canal de Panama, qui appréhende l’environnement et les communautés forestières locales comme une partie intégrante de l’infrastructure. Ou encore les recherches de Nicole Starosielski (2015) sur les réseaux sous-marins de câbles de transmission Internet, qui font écho aux travaux sur les réseaux de distribution électrique. L’auteur(e) pourrait aussi explorer les recherches sur la « compréhension publique de la science »2 (public understanding of science), notamment les travaux de Brian Wynne (2010) au sujet de l’énergie nucléaire, qui étudie la constitution des publics et leurs contributions, en tant qu’experts ou non, à l’avenir énergétique.

Troisièmement, l’auteur(e) devrait prendre garde de ne pas reproduire le déterminisme technologique en vogue dans l’industrie énergétique ni la dichotomie binaire entre le social (l’utilisateur) et le technique (l’infrastructure). Cela signifie être attentif à la façon dont est « divisé » le problème de l’énergie, ou en termes ethnographiques classiques, comment se construit la relation au terrain et à l’objet énergétique (Gupta & Ferguson 1997 ; Strathern 1996).

En lisant l’article, j’ai parfois été incommodée par le fait que l’auteur(e) emprunte sans recul critique certaines catégories, comme « consommateur » et « producteur », ou encore le favori de l’industrie, le « prosommateur »3. Voici deux exemples du document, qui, à mon avis, méritent un travail d’approfondissement et de critique :

D’une part, dans les discussions autour de l’opérateur énergétique, les « personnes » étaient presque toujours réduites à des « consommateurs » ou à des « prosommateurs », ce qui revient à réduire leur relation avec l’énergie à un chiffre – par exemple le nombre de kilowattheures consommés ou produits (Porter 1996) – et à occulter la richesse des relations sociales et culturelles qui se nouent autour de l’énergie, tant au sein de l’industrie que du foyer domestique. Ce réductionnisme faire perdre beaucoup de ce que l’anthropologie et les sciences sociales ont à dire sur les relations des êtres humains avec l’énergie, y compris les nouveaux concepts et méthodes que ces approches peuvent offrir à l’industrie énergétique.

D’autre part, et c’est en partie lié à ce qui précède, dans la discussion sur les compteurs intelligents (et autres applications intelligentes), le document pourrait proposer une réflexion sur les implications de la réduction des usagers à un chiffre, disponible sur un compteur lui-même géré et audité à distance (Strathern 2000). Encore une fois, on perd de vue la diversité des relations que les humains entretiennent avec l’énergie. En guise de suggestion, une approche plus intersectionnelle (Crenshaw 1991) et multi-espèce (Morita 2016) des relations énergétiques serait particulièrement bienvenue.

Enfin, et c’est sans doute le plus important, il y a la question de savoir à quel monde l’auteur(e) espère donner naissance en rédigeant cet article. Face aux enjeux entourant l’avenir énergétique, qu’il s’agisse du changement climatique ou du colonialisme extractiviste, on a l’impression que l’auteur(e) gagnerait à prendre un peu de recul et se demander : quel monde ce document rend-il possible, et à quel monde résiste-t-il ?

Je veux en particulier souligner le problème de la critique, en reprenant un vieil argument cher à Donna Haraway (1994), et dans une veine différente à Bruno Latour (2004) : lorsque nous décrivons, tels quels, ce que nous voulons critiquer, nous le réinscrivons dans le réel et le faisons voyager. Toutes nos descriptions des relations et systèmes énergétiques sont politiques ; elles disent le monde d’une façon, et non d’une autre. Il n’y a pas de description pure, seulement un récit politique situé, et l’auteur(e) doit choisir son mode de description en connaissance de cause. L’écriture reproduira-t-elle des ordres hiérarchiques, des discours colonialistes, et donnera-t-elle du pouvoir aux dominants ? Ou bien l’article ira-t-il à contre-courant, pour résister aux privilèges, remettre en question le pouvoir en place, donner la parole à ceux qui sont souvent réduits au silence ? (Et cela bien sûr peut se faire aussi bien au sein d’entreprises que de communautés industrielles.) Les concepts sur lesquels l’auteur(e) s’appuie nécessitent aussi une attention particulière, car ils sont porteurs de leurs propres récits et politiques. Pour citer Marilyn Strathern (1992 : 10), « les idées que nous utilisons pour penser d’autres idées comptent ». En d’autres termes, l’auteur(e) entend-il soutenir l’avenir dystopique de la multinationale de l’énergie qu’il décrit en détail ?

Mes commentaires n’ont pas pour but de décourager ou de frustrer l’auteur(e), mais plutôt de l’amener à reconnaître sa capacité, en tant qu’universitaire, à agir sur le monde. Voici deux méthodes pratiques dont l’auteur(e) pourrait s’inspirer.

Premièrement, Haraway (2016) suggère de reconnaître que la production de connaissances est une pratique à la fois empirique et créative. Cela devrait paraître familier à tout chercheur : vous avez des fragments de données que vous devez assembler. Or, Haraway confère au chercheur le pouvoir d’utiliser cette créativité inhérente dans une plus ou moins grande mesure. De la réécriture minutieuse et toujours critique de leur terrain d’enquête énergétique jusqu’à l’écriture fictionnelle sur l’énergie — toutes ces démarches forment des avenirs spéculatifs.

Deuxièmement, une autre méthode consiste à explorer et à expérimenter des styles d’écriture et de mobilisation du public. Cela pourra paraître trop difficile pour l’auteur(e), ou inapproprié pour son lectorat, il s’agit donc davantage d’un rappel et non d’une exigence. En guise d’inspiration, prenons le jeu de cartes Global Futures d’Anna Tsing et Elizabeth Pollman (2005), le travail de Sara Wylie, Kirk Jalbert, Shannon Dosemagen et Matt Ratto (2014) effectué au sujet des toxines et de l’extraction du gaz naturel avec des scientifiques citoyens, ou encore celui de Max Liboiron (2016) sur la mise en place de politiques féministes critiques dans un laboratoire de science citoyenne spécialisé dans l’étude des plastiques dans l’océan. Les jeux et les laboratoires civiques invitent à construire un avenir alternatif, en créant et en participant autrement aux terrains d’enquête (Watts 2017 ; 2014). Et je considère que la publication d’articles n’en est pas moins un engagement vis-à-vis de ce que l’avenir peut être.

Je me réjouis de lire une version révisée de ce document et d’en recevoir une éventuelle publication. Pour conclure avec quelques mots inspirants : « Ce qui compte, ce sont les choses que nous utilisons pour penser d’autres choses… Ce qui compte, ce sont les histoires qui créent les mondes » (Haraway 2013). Je n’ai aucun doute que l’article de cet(te) auteur(e), et son engagement, serviront à d’autres pour penser, et contribueront ainsi à construire de nouveaux avenirs énergétiques.

1 La version originale en anglais est disponible en ligne, URL : https://ean.hypotheses.org/602 (consulté le 1er décembre).

2 Note des traducteurs : La « compréhension publique de la science » (ou public understanding of science) est un domaine d’étude émergeant prenant

3 Note des traducteurs : « Prosommateur » est un néologisme issu du terme anglais prosumer décrivant la tendance des consommateurs d’électricité à

Carse Ashley, 2012, « Nature as infrastructure: Making and managing the Panama Canal watershed », Social Studies of Science n°42, 4, pp. 539–563.

Crenshaw Kimberle, 1991, « “Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review n° 43, 6, pp. 1241–1299.

Gupta, Akil et Ferguson James, 1997, Anthropological Locations: Boundaries and Grounds of a Field Science. Berkeley, University of California Press;

Haraway Donna, 2013, « SF: Science Fiction, Speculative Fabulation, String Figures, So Far », Ada: A Journal of Gender, New Media, and Technology, [en ligne] http://adanewmedia.org/2013/11/issue3-haraway/

Haraway Donna, 1994, “A Game of Cat’s Cradle: Science Studies, Feminist Theory, Cultural Studies”, Configurations, n°2, 1, pp. 59–71.

Haraway Donna, 2016, « Tentacular Thinking: Anthropocene, Capitalocene, Chthulucene », in Donna Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene. Durham: Duke University Press.

Latour Bruno, 2004, « Why has critique run out of steam? From matters of fact to matters of concern», Critical Inquiry, n° 30, pp. 225–248.

Liboiron Max, 2016, « Civic Technologies for Monitoring Marine Plastics », Journal of Ocean Technology, n°11,2, pp. 36-45.

Morita Atsuro, 2016, « Multispecies Infrastructure: Infrastructural Inversion and Involutionary Entanglements in the Chao Phraya Delta, Thailand », Ethnos: Journal of Anthropology, n°82, 4, p. 738-757.

Porter Theodore, 1996, Trust in Numbers: The pursuit of objectivity in science and public life. Princeton, Princeton University Press.

Star Susan Leigh, 1999, « The Ethnography of Infrastructures », American Behavioral Scientists, n°43, 3, pp. 377–91.

Starosielski Nicole, 2015, The Undersea Network. Durham; London, Duke University Press.

Strathern Marilyn, 1992, Reproducing the future: essays on anthropology, kinship and the new reproductive technologies. Manchester, Manchester University Press.

Strathern Marilyn, 1996, « Cutting the network», Journal of the Royal Anthropological Institute n°2, 3, pp. 517–535.

Strathern Marilyn, 2000, Audit cultures: anthropological studies in accountability, ethics, and the academy. London, Routledge.

Tsing Anna et Pollman Elizabeth, 2005, « Global Futures: The Game », in Susan Harding et Daniel Rosenberg (dir.), Histories of the Future. Durham, Duke University Press, pp. 107–122.

Watts Laura, 2014, « Liminal Futures: A Poem for Islands at the Edge », in James Leach et Lee Wilson (dir.), Subversion, conversion, development: Cross-Cultural Knowledge Exchange and the Politics of Design. Cambridge, MIT Press.

Watts Laura, 2017, «The Draukie’s Tale: Origin Myth for Wave Energy», in Imre Szeman et Dominic Boyer (dir.), Energy Humanities: An Anthology. Baltimore, Johns Hopkins University Press, pp. 352-357.

Wylie Sara Ann, Jalbert Kirk, Dosemagen Shannon et Ratto Matt, 2014, « “Institutions for Civic Technoscience: How Critical Making is Transforming Environmental Research », The Information Society, n° 30, 2, pp. 116–126.

Wynne Brian, [1982] 2010, Rationality and Ritual: Participation and Exclusion in Nuclear Decision-making. Londres, Earthscan, Routledge.

1 La version originale en anglais est disponible en ligne, URL : https://ean.hypotheses.org/602 (consulté le 1er décembre).

2 Note des traducteurs : La « compréhension publique de la science » (ou public understanding of science) est un domaine d’étude émergeant prenant pour objet la réception, les comportements et les opinions des publics « profanes » à l’égard des connaissances, discours et institutions scientifiques. Ces travaux inspirés des études culturelles et des études des sciences et des techniques (STS) sont notamment publiés dans un journal éponyme bimensuel (Public Understanding of Science) en activité depuis 1992.

3 Note des traducteurs : « Prosommateur » est un néologisme issu du terme anglais prosumer décrivant la tendance des consommateurs d’électricité à devenir eux-mêmes des producteurs, notamment en réinjectant dans le réseau de distribution du courant électrique issu d’unités de production décentralisée (type panneaux photovoltaïques).

Laura Watts

Laura Watts est Senior lecturer de l’Université d’Edimbourg. Elle se qualifie d’ethnographe des futurs ; ses recherches explorent l’incidence des paysages en «marge» sur la façon dont le futur est imaginé et réalisé. En tant qu'étudiante en sciences et technologies (STS) et universitaire interdisciplinaire, au cours des dix dernières années elle a travaillé dans les îles Orcades, en Écosse, sur la façon dont l'avenir énergétique peut être réalisé autrement. Son dernier livre : Energy at the End of the World: an Orkney Islands Saga est publié aux presses du MIT. Elle est co-auteure (avec Alec Finlay et Alistair Peebles) de Ebban an' Flowan, un manuel poétique sur les énergies marines renouvelables. En 2017, elle a reçu le Prix international de l'innovation culturelle avec le Reconstrained Design Group pour un dispositif de stockage d'énergie construit à partir de rebuts.